La Performance Humaine (1)

« Que serions nous sans le secours de ce qui n’existe pas » Paul Valéry

En matière de formation des éducateurs sportifs, nous sommes passés, en quelques années, des brevets d’états aux brevets professionnels. Changement de formation ? Changement de sigle ? A-t-on pour autant fait évoluer les choses ? Oui et non. Oui car ce fut l’occasion de rappeler à nouveau que la finalité de toute formation dans ce domaine, est la « compétence » de l’entraîneur comme homme de terrain, non car, nous limitant à la surface des choses, nous avons transformés des savoirs et leur organisation sans interroger ce sur quoi l’ensemble de l’édifice repose, c’est à dire la performance du ou des sportifs que nous avons l’ambition d’entraîner.

En effet une conception de la performance humaine est tapie, invisible au cœur de toute formation comme de tout entraînement et les faire évoluer est illusoire si cette conception, fondatrice de l’ensemble, n’est pas repensée. De plus, en refusant d’aller jusqu’au cœur de ces processus, nos réformes, pleines de bonne volonté, ne font que sacraliser les conceptions anciennes sous-jacentes.

Dans cette logique, nous sommes conduits à distinguer deux acceptions à la performance humaine dans une discipline particulière. La première de ces acceptions, P1(2), concerne la performance que l’on prépare en s’y entraînant et qui, se déroulant dans un situation réelle contingente et à un moment particulier à venir, est imprévisible. La seconde P2 est la représentation sous forme d’idées, de schémas … que l’on peut se faire de P1 une fois celle-ci produite. Cette représentation est le fruit d’une formalisation théorique issue soit d’idées « à priori » présentes dans les mentalités d’une société ou d’une culture donnée soit d’éléments provenant de l’analyse des performances déjà réalisées soit encore de modèles résultant de la production scientifique.

Le but de ce texte est de préciser ces deux acceptions et d’envisager les relations qu’elles entretiennent. Nous serons conduits à envisager quelques malentendus concernant ces relations, malentendus qui, de notre point de vue, grèvent aujourd’hui considérablement la pensée sur la performance humaine, sur l’entraînement et sur la formation des entraîneurs.

Les caractéristiques de la performance humaine. (P1) La performance P1 est celle que le pratiquant prépare, accompagné ou non par un entraîneur. Il est donc essentiel d’en connaître les caractéristiques. La performance humaine peut-être définie très globalement comme un événement qui émerge au sein d’une pratique finalisée. Cet évènement fait «sens » c’est-à-dire qu’il correspond à la résolution d’un problème par un pratiquant dans une situation que lui propose cette pratique. Celle-ci, dès les premiers articles du règlement qui la définissent (s’il s’agit de sport par exemple) fixe «une intention large» qui est le but que cette pratique vise, but qui est mesuré par le résultat.

Cette performance humaine P1 qu’un ou plusieurs sujets vont produire en situation ou non de compétition(3), est aussi celle de l'écrivain devant la page blanche, du musicien dans la salle de concert, de l’enfant qui se lance pour la première fois à vélo … « C’est en somme, écrire à chaque fois, un nouvelle page de sa vie ».

Au delà de cette première définition très globale, la performance humaine présente des caractéristiques auxquelles il faut accorder une grande importance, car elles précisent ce qui «sera à faire, à vivre» lorsque sera venu le moment de la produire.

Il est toujours surprenant de constater que beaucoup de pratiquants ignorent la plupart de ces caractéristiques et reproduisent des formes de pratiques figées qui trahissent l’esprit même de ce que, pourtant, ces pratiquants aiment et souhaitent engager.

Les caractéristiques de la performance humaine P1 sont dépendantes les unes des autres. L’ordre choisi ici pour les présenter eut donc pu être différent.

1)La performance P1 est à venir

La première caractéristique de cette performance (P1) est « qu’elle n’existe pas encore » au moment où l’on décide un jour de la préparer. C’est toute l’ambiguïté de la notion de projet en matière d’affaire humaine. Il est possible de se faire une idée de ce que pourrait être l’avenir sans aucune garantie de ce qu’il sera réellement.

La performance devra « être réalisée pour être » et toute préparation qui voudrait y conduire ne peut que s’engager sans la connaissance à priori de ce qu’elle sera.

Cette caractéristique paraît si évidente qu’il peut sembler presque ridicule de la rappeler. C’est pourtant en toute connaissance de cause que nous la mettons ainsi en avant car elle est souvent négligée à l’entraînement quand on laisse entendre au pratiquant qu’il lui suffira de reproduire, le « jour J » venu, ce qu’il a travaillé pour préparer ce jour.

P1 est « à venir », et sa formalisation définitive « à priori », doit être considérée, par tous, comme impossible. Elle va donc exiger de la part du pratiquant en situation, un acte de création qui, quelque soit alors son niveau, marque une différence avec tout ce que lui ou d’autres ont déjà pu produire auparavant. Deleuze appelait cette différence un « devenir minoritaire », devenir infini qui prend toujours, quoi qu’il arrive, des formes inattendues et fondamentalement anticonformistes.

Pour autant, des volontés de maîtrise et de contrôle total de cette performance subsistent dans les milieux spécialisés parce qu’il est bien inconfortable d’être l’expert de quelque chose qui n’existe pas encore, P1(4). Ces volontés prétendent pouvoir dire la vérité du Football, du Tennis, de la Musique, de la Poésie … et indiquer, à coup sûr, la route à suivre pour les atteindre. Ces analyses sont utiles (nous le verrons) mais absolument pas pour offrir cette certitude qui, si elle existait, réduirait le phénomène sportif à presque rien. Elles deviennent même contre-productives si elles viennent saturer la situation dont peut émerger P1, moment à vivre «pour lui-même» dans toute son originalité.

L’étude des systèmes non-linéaires(5) dont le vivant humain fait partie, a démontré, dans la seconde partie du XXème siècle, l’imprévisibilité totale de ces systèmes qui se nourrissent, entre autre, de l’aléatoire qui les entoure pour s’auto-produire et qui doivent se risquer dans cet aléatoire pour exister. Le pratiquant devra ainsi en permanence se rappeler que, seul, ce moment « à venir » encore inconnu, légitime tout ce qu’il entreprend pour l’atteindre.

2) A la poursuite d’une intention large, La performance P1 est « une affirmation » ici et maintenant.

Le second point que nous allons décrire maintenant est capital. Pour produire P1, le pratiquant(6) s’engage selon son désir qui prend forme dans ce que nous nommons une « intention large ». Cette intention est définie par le but à atteindre comme nager vite, écrire un poème, marquer un panier, sauter un obstacle, peindre un tableau … Nous insistons sur le poids de cette « intention » dans l’émergence de la performance parce qu’elle est souvent négligée au profit d’un discours technique qui est pourtant censé la servir. Cette négligence vient sans doute du fait que, relevant du désir et de la recherche de sens, l’intention est, contrairement aux aspects techniques, invisible sur le terrain. La tendance naturelle est alors de privilégier ces aspects qui deviennent une fin en soi, éliminant du même coup l’intention elle-même pourtant fondatrice de ce que le pratiquant engage.

Tout travail visant P1 doit peu ou prou être conçu en rapport à cette intention large car c’est elle qui calibre et induit la façon dont le pratiquant va s’organiser pour l’atteindre. Cette façon est une véritable affirmation originale de sa part, affirmation qu’il faudra, tout au long de la vie, apprendre à produire, à chaque fois, de façon nouvelle. Elle ne se répète jamais car, comme nous allons le voir, les circonstances définissant la situation qui la permettent, ne sont jamais les mêmes. P1 est un véritable « Supplément », expression d’une Différence, production dont il y a lieu de penser que chacun d’entre nous est capable à son niveau.

Si l’intention large, elle, reste toujours la même, la réaliser suppose à chaque fois de renouveler la performance(7/8).

3) La performance humaine P1 est une œuvre toujours renouvelée, une forme produite par un sujet qui se trouve mis en danger par l’originalité de la situation qu’il rencontre. C’est cette rencontre qui le rend heureux.

La performance P1 a besoin de la situation dans laquelle évolue le pratiquant pour émerger. C’est à ce titre qu’elle est une « épreuve ».

On a longtemps cru qu’il suffisait, pour ce pratiquant, une fois la tâche définie, de se préparer à cette tâche pour être capable d’affronter la situation de compétition. Il n’en est rien. La performance est quelque chose d’original qui va émerger de la connivence entre le pratiquant, son intention et les circonstances toujours nouvelles dans lesquelles il va se trouver plongé. Ces circonstances dont on a pu démontré qu’il n’était pas possible, pour une situation donnée, de les dénombrer, rendent cette situation absolument unique, donc à même de déséquilibrer à chaque fois le pratiquant, le poussant alors hors de lui à la rencontre du nouveau et d’un autre lui-même. C ‘est à cette part de « jeu » qu’ont été consacrées les VIèmes Rencontres du CREPS Aquitaine.

Beaucoup d’entraînements sont conduits aujourd’hui en négligeant cette dimension d’indétermination fondamentalement structurante, avec le risque qu’apparaissent, dans l’action, des régressions et des peurs quand « tout » semblait pourtant avoir été prévu(9). C’est probablement cette incertitude et la nécessité de devoir la surmonter qui définissent un des plus beaux aspects de la condition humaine et qui rendent le pratiquant heureux(10).

Il y a performance quand il y a invention d’un sens nouveau par l’offre de dépassement que génère la situation à vivre.

Cette situation peut ainsi être qualifiée de « contingente » c’est-à-dire qu’elle aurait pu ne pas être, ce qui rend définitivement impossible toute prédiction la concernant. Le pratiquant ne pourra que se risquer dans ce « champ de forces », gourmand d’inventer des réponses qui ne pourront être qu’originales et dont il devra obligatoirement partir pour espérer aller plus loin à la rencontre de situations nouvelles.

4) La situation permettant P1 est absolue. Il ne lui manque rien. Elle n’est pas une partie d’une situation universelle englobante.

Le pratiquant à la poursuite de P1 fait partie de la situation et s’engage pour faire exister un possible répondant à l’intention large. Il est fondamental qu’il comprenne qu’il va devoir « faire avec » ce que cette situation (et pas une autre) lui offre. Jean Paul Sartre a nommé cette attitude « être de bonne foi ». Le pratiquant assume l‘exigence des contraintes de la situation sans se défiler ni trouver de bonnes raisons à ses éventuels échecs ou impuissances. Christine Aron à qui l’on demandait récemment si la pluie ne l’avait pas gêné au moment de la finale, répondit : « Il y a de la pluie pour tout le monde. Je ne rentre pas dans ce genre de considérations. »

Entraîner en négligeant cette part de mobilisation de soi dans l’imprévisible imposé par une situation donnée est une carence importante de nos procédés d’entraînement actuels. Le pratiquant ne peut travailler cette mobilisation qu’en rencontrant des situations locales originales exigeant justement « qu’il se mobilise » et cela depuis l’enfance. Le jeune âge ne peut être une excuse pour différer cette rencontre avec l’imprévisible mais, évidemment, cette rencontre doit être en rapport avec le niveau d’expertise déjà acquis.

Toute mise au point à posteriori de «façons de faire» qui se voudraient universelles ne peut se construire que sur le socle des solutions apportées à ces situations locales originales par chaque pratiquant au fil du temps. Compte tenu de leur efficacité, ces solutions sont quelquefois reprises par d’autres pratiquants et deviennent ainsi des universaux propres à une discipline particulière. Par tradition intellectuelle, nous croyons alors qu’il suffit d’apprendre ces solutions pour être capable, un jour d’en générer de nouvelles et de singulières. C’est sans doute exactement le contraire. Chaque acquis ne sert qu’à nous replacer, à chaque fois, à un nouveau pallier du même « processus situationnel local(11). Nous ne pouvons aller que de P1 en P1 et si les solutions trouvées par d’autres nous sont utiles, elles ne le seront que réinventer par nous, créant ainsi un phénomène de « tuilage » qui vaut pour chacune de nos vies comme il vaut pour le devenir de l’humanité. On pense à la perpétuelle invention de « Charlot par Chaplin » ou à Gauguin écrivant : « ce que je cherche, c’est un coin de moi-même encore inconnu ».

5) Désirant servir l’intention large, c’est le pratiquant qui « invente » le problème qu’il va résoudre et dont la performance P1 sera le résultat unique.

Des études neurophysiologiques récentes ont confirmé ce que les philosophes de l’existence avaient déjà compris. Le monde qui nous entoure n’est ni ordonné à priori ni ne pose de problèmes en soi. C’est chacun d’entre nous qui, compte tenu de son expérience personnelle, est conduit à se poser des problèmes pour lui au sein de ce monde et finalement, en apportant des solutions à ces problèmes, le structurer et y survivre.

Dans une situation sportive, il n’y a pas de problème à résoudre en soi, ce que croit souvent l’entraîneur. C’est le pratiquant, dans la construction progressive de son autonomie tout au long de sa propre histoire, qui apprend à choisir pour lui, de poursuivre l’intention large d‘une façon plutôt que d’une autre en problématisant la situation telle qu’il la « voit ». L’apprentissage rapide d’une solution d’ordre technique ou tactique proposée d’emblée par l’entraîneur sans avoir laissé le temps au pratiquant « d’inventer » son problème et de bricoler une solution, est ainsi doublement insuffisant.

Deux éléments sont indispensables au pratiquant pour que cette invention ait lieu :

- Un certain degré de familiarisation à la situation bien que celle-ci soit à chaque fois nouvelle. Cette familiarisation est directement dépendante de l’appropriation progressive par le pratiquant, tout au long de son enfance et de son adolescence, de la culture de sa discipline, culture qui s’est accumulée du fait même des inventions déjà réalisées par d’autres que lui(12),

- et des contraintes inconnues inhérentes à la situation à chaque fois nouvelle. Le pratiquant doit à ces contraintes créatrices d’un conflit entre lui et la situation, sa liberté et son nouveau pouvoir d’agir.

Comme nous l’avons déjà souligné, on apprend ainsi à inventer dès les premières années de la vie même lorsqu’il s’agit d’acquérir les éléments culturels dont nous venons de parler. Ces éléments doivent tout simplement être réinventés pour être « incarnés » de façon véritable et non seulement copiés comme on croit souvent qu’il suffit de le faire.

Il n’y a pas à tenter de collecter tous les problèmes possibles. Ils sont infinis à l’image de notre capacité infinie à les créer. Il y a juste à assumer son propre art de jouer, son style, lors d’expériences concrètes irréductibles au cours desquelles les résistances rencontrées nous invitent au dépassement.

6) P1, le pratiquant ne sait pas s’il en est capable avant de la réaliser. Elle le surprend.

La caractéristique que nous allons décrire maintenant est assez ambivalente dans la mesure où le pratiquant est en confiance pour s’engager sans savoir comment cela va se dérouler. Il se sent capable de vivre la situation, mais en même temps, il ne peut anticiper ce qui pourra vraiment s’y produire. Il s’engage et va décider sans garantie de réussite. Cet engagement sera d’autant plus facile qu’il s’appuiera sur la confiance, acquise à l’entraînement, de pouvoir affronter l’inconnu.

Toute confiance qui consisterait à s’attendre à un résultat prévu à l’avance, trahit la condition humaine en étant doublement dommageable : d’une part elle interdit le « laisser devenir » inhérent à l’art de vivre la situation et, d’autre part, elle autorise la projection d’un résultat qui ne peut être, compte tenu de la complexité de la situation, celui qui sera réellement produit. Le phénomène du « petit bras » en Tennis est sans doute pour une part, la conséquence d’un apprentissage qui ignore, depuis l’enfance, l’importance structurante de la « plongée » et du tâtonnement dans la contingence.

De façon non linéaire, c’est-à-dire de petites causes pouvant produire d’énormes effets, le pratiquant ne peut constater qu’à posteriori la création qu’il a produite. Tendu vers l’intention large et y engageant la totalité de son désir, il ne pourra que relativiser les notions d’échec et de réussite car les choses à ce moment là, ne peuvent être autres que ce qu’elles sont. Spinoza écrivait qu’il considérait le réel et la perfection comme étant équivalents. La vérité ne saurait faire défaut à P1 puisque P1 est la vérité.

Réussir à faire du vélo pour la première fois le sera bien sûr de façon maladroite mais cette façon sera de « haut niveau » pour l’acteur qui la réussit. Le désir du pratiquant rencontrant des résistances fait émerger P1, ce qui contribue en retour, comme nous l’avons déjà signalé, à la structuration de ce même pratiquant. Cette phase de construction de soi est parfaitement éclairée par la formule de Jules Léquier : « faire et, en faisant, se faire ».

7) Le rôle essentiel joué par le résultat dans le processus de performance.

Evoquons une dernière caractéristique de ce tour d’horizon qu’il ne faudra pas cesser d’approfondir tant P1 est encore largement une énigme.

P1 se mesure à son résultat par rapport à l’intention large poursuivie et non à la conformité à une norme des moyens utilisés pour l’atteindre. Nous ne pouvons développer ici les raisons qui conduisent à penser que chaque être humain, en situation, est condamné à inventer ses propres moyens techniques même si quelquefois, pour cela, il s’inspire de solutions trouvées par d’autres qui, eux-mêmes avaient été confrontés à des situations similaires.

Il est curieux de constater comment le résultat est quelquefois méprisé au seul profit de l’adéquation à un modèle technique. Le résultat est pourtant l’un des seuls critères qui puisse renseigner sur la qualité de l’action du pratiquant si l’on veut, en l’entraînant, respecter sa liberté de choix et de mise en œuvre personnelle du processus de performance. La complexité est telle, à ce moment là, que seul le résultat dit la totalité (momentanée) du sens.

Une définition de la performance P1

Pour conclure cette approche de la performance P1, nous voudrions en proposer une définition permettant de regrouper ces caractéristiques.

La performance humaine est un évènement original (différent) créé dans et par un champ de forces contingentes parmi lesquelles on trouve un ou plusieurs sujets à la poursuite d’une intention large (désir) et des contraintes (règles, circonstances …) qui, offrant des résistances, influent sur l’organisation de cette poursuite et permettent sa réalisation (puissance).

Cet événement est complexe (à venir et sensible aux conditions initiales).

Il fait sens pour le ou les acteurs. Il les rend heureux d’exister et de s’accomplir (réjouissance). Il est un moment de création et d’expression (style) de la condition humaine (subjectivation).

La performance P2

A coté de la performance humaine P1 qui est celle que le pratiquant et son entraîneur préparent mais ne peuvent jamais prédire, existe, dans notre milieu, une seconde acception de cette performance que nous appellerons P2. Elle est très souvent confondue avec P1, ce qui conduit, nous le verrons, à une vision erronée ayant des conséquences sur les formations, sur l’entraînement et sur l’émergence de la performance.

P2 est une « représentation » de la performance P1. C’est une construction théorique ayant pour objectif de rendre compte de cette performance dans un domaine particulier, afin d’engager un processus d’entraînement permettant de l’atteindre(13).

Cette construction théorique s’appuie sur des concepts qui sont, contrairement à ce qu’on croit souvent, des créations arbitraires. Elle est réalisée le plus souvent, à partir de l’analyse des performances P1 passées mais trois autres sources alimentent également cette construction : la culture ambiante qui nous fournit des explications toutes faites, les modèles scientifiques qui s’intéressent au vivant(14) et les expériences de vie que chacun d’entre nous est amené à faire.

Expert ou non expert, nous avons tous (quelquefois sans le savoir) une conception P2 concernant la production des œuvres humaines(15). Cette conception qui nous permet d’ordonner le monde dans lequel nous sommes amenés à vivre, est un facteur d’équilibre fondamental. Dire par exemple que ces performances sont d’origine génétique pour 30% et d’origine culturelle pour le reste, c’est posséder et afficher une conception P2 de la performance humaine. Affirmer que Mozart avait un don inné pour la musique, c’est encore prendre position théoriquement sur l’origine de son génie. Le problème n’est pas de savoir pour l’instant si ces assertions sont vraies ou fausses, il s’agit juste d’affirmer qu’elles sont d’ordre théorique. Qu’est-ce que cela veut dire ?(16)

1) Les principales caractéristiques de la performance P2

• La sous détermination de la théorie par les faits.

Une première caractéristique(17) de P2 a été proposée par des philosophes des sciences au début du XXème siècle et reprise notamment par Henri Atlan(18). Elle affirme que « toute théorie est sous-déterminée par les faits ». Cela signifie qu’une théorie qui souhaite rendre compte d’un phénomène (ici P1) est nécessairement incertaine et ce d’autant plus que le phénomène observé est complexe. Elle est incertaine parce que, d’une part, plusieurs théories peuvent prétendre rendre compte des mêmes faits et parce que, d’autre part, elle prend l’option de créer des catégories (facteurs) dans la complexité de P1 et de les étudier séparément, toutes choses étant égales par ailleurs(19). Imaginons un chercheur décidant de travailler sur le rapport existant entre le volume maximal d’oxygène des marathoniens et leur temps mis à courir le marathon. Cette étude n’est possible, entre autres, que si le facteur VO2 max est reconnu et isolé de la performance P1 que chacun de ces marathonien a pu produire et que si l’on admet que les qualités mentales de ces coureurs, leur résistance à la fatigue, leur intelligence en action … sont les mêmes. Croire cela est infantile et ne fonctionne que « théoriquement ». C’est pourtant le prix (exorbitant) qu’il faut payer pour obtenir les connaissances nécessaires à la mise au point de P2.

La sous-détermination de la théorie par les faits imposent que nous comprenions que nos connaissances ne donnent qu’une représentation maladroite et approximative de ce que nous vivons dans la réalité et que ces connaissances ne sont donc pas vraies au sens où l’on entend ordinairement la « vérité ». Elles ne sont que l’aboutissement d’un regard sur le réel sans jamais que ce regard puisse nous dire ce que ce réel est vraiment.

Il nous faut même aller plus loin. Il est admis aujourd’hui que les connaissances d’ordre scientifique dont nous avons souligné quelques caractéristiques, sont également des éléments issus de catégories de pensée purement conceptuelles n’existant pas « en soi » dans la réalité(20). La vitesse, la souplesse, la force … sont des concepts utiles mais arbitraires que nous injectons dans la réalité pour tenter de la comprendre mais qui bloquent peut-être, par la force de leur évidence, une compréhension renouvelée de P1. Avance masquée dans toute formalisation P2, une idéologie concernant le fonctionnement de l’organisme vivant humain. Cette idéologie se transforme souvent, malheureusement, en explication définitive (Cf : le mauvais usage de P2)

• La performance P2 est une hypothèse passagère et maladroite, produite à posteriori sur la nature de la performance P1.

Les scientifiques savent non seulement que leurs connaissances seront toujours fragmentaires mais ils savent également que les théories qu’ ils échafaudent (P2A, P2B …) et qui regroupent ces connaissances, ne sont que des hypothèses passagères sur le fonctionnement du réel. Il savent aussi que ces théories seraient tout à fait incapables de permettre la construction d’un réel quel qu’il soit. Ils prennent l’option de simplifier la complexité de P1 (simplification dont ils n’oublient jamais le prix à payer) pour tenter de la comprendre. Ils savent enfin que ces théories ne valent qu’en regard des phénomènes qu’elles veulent expliquer et que, en elles-mêmes elles n’ont aucune valeur. Seul compte la dialectique infinie P1, P2, P1, P2 …. «au seul service du qui sommes-nous ?»(21).

• Cette hypothèse est une sorte de « norme » permettant « d’approcher » P1 à un moment donné.

Soit par traitement statistique soit par intuition(22) … il est possible de dégager des performances P1 passées, des tendances sous forme de moyenne, des universaux qui font le fond de la culture d’une discipline à un moment donné et qui permettent d’élaborer P2. Celle-ci apparaît alors comme une « norme » dont l’utilité est incontestable mais dont il peut être fait un très mauvais usage comme nous le verrons plus tard. C’est ainsi que le hand ball, le rugby, le bridge … peuvent être définis comme des « tâches » mais dans un certaine ambiguïté car elles ne peuvent correspondre en tant que tel, à ce qui sera à produire en P1. Ces tâches constituent seulement une sorte de « normalité » produite par le haut niveau de pratique, normalité qui représente une sorte de culture nécessaire à inspirer, par exemple, les premiers apprentissages mais qui devra tôt ou tard être transgressée.

Nous avons pris l’habitude de dire sans provocation que ces tâches , de fait, n’existent pas puisqu’elles sont, comme nous l’avons vu, renouvelées par l’invention constante des pratiquants qui les vivent en situation.

• P2 est, de par sa nature même, condamnée à évoluer.

Nous avons précisé que théoriser, c’est élaborer des hypothèses sur la réalité et non posséder des certitudes sur la nature de cette réalité. L’expérience des êtres humains ne cessant pas, en principe, de s’enrichir, leur réflexion continuant de s’élaborer et les sciences proposant assez régulièrement des modèles, il est inconcevable d’imaginer P2 constituée une fois pour toutes et cela quelque soit la discipline pratiquée. La nature profonde d’une théorie est de perdre de sa vigueur au prorata des recherches menées ici ou là jusqu’à ce qu’elle soit abandonnée purement et simplement pour une nouvelle théorie mieux à même de rendre compte de la réalité.

Chacun d’entre nous à la responsabilité citoyenne et professionnelle d’interroger la validité des P2 auxquelles il croit. Se dégager des gangues mentales que nous fabriquons compte tenu de nos besoins de certitudes suppose une curiosité permanente aux nouvelles performances P1 produites et une capacité à aller à la rencontre de formalisations P2 concurrentes en se laissant bousculer par elles. La formalisation P2 qu’un sujet adopte transitoirement est donc toujours à la fois vraie et fausse. Il doit le savoir pour assumer de rester fragile et ouvert, et éviter tout risque de dogmatisation de sa propre pensée et de stagnation de celle-ci. Il est étonnant de constater que les modèles de performance proposés aujourd’hui, relèvent souvent d’une conception du vivant datant de la fin du XIXème siècle –Cf annexe-(23) qui structure du même coup nos enseignements.

Le bon usage de P2 Interrogé sur la place de la théorie dans la prise en compte des phénomènes humains, l’homme de la rue pense assez spontanément qu’une Théorie existe et qu’elle est capable de toujours expliquer ces phénomènes. Même si chacun d’entre eux est, à l’évidence, d’une grande singularité, ces phénomènes sont en général considérés comme autant de cas particulier qui confirmeraient la règle que P2 peut se prévaloir de représenter.

Cette vision est évidemment infantile et naïve comme l’ont suggéré la plupart des scientifiques et des philosophes du XXème siècle. Pourtant nos formations la véhiculent encore tant par leur organisation que par les contenus qu’elles proposent et ceci n’est pas sans conséquence sur la façon dont sont considérés et entraînés les pratiquants sportifs.

Paradoxalement, la formalisation théorique P2 est un élément essentiel dans le processus de pensée qui s’attache à comprendre P1.

Essayons d’aller plus loin en envisageant le rôle de P2 quand il en est fait bon usage ?

Un point important de ce bon usage souligne l’intérêt de tenir P2 à distance de P1, ceci afin de permettre un processus de pensée, une dialectique entre les deux favorisant leur enrichissement mutuel. L’invention en P1 contribue à transformer les modèles théoriques en P2 et ceux-ci en retour aident à mieux se préparer à P1.

L’usage habituel, sur lequel nous reviendrons, a tendance à les rapprocher jusqu’à les confondre car P2, formalisée et simplifiée, est beaucoup plus aisée à manipuler que P1. Nous devons pourtant résister à cette facilité car elle dénature le processus de préparation qui, rappelons-le, doit être centré sur P1. A aucun moment, la mise au point et l’enseignement de P2 ne peuvent devenir dans des Ecoles comme les nôtres, le seul centre d’intérêt. Nous sommes là pour servir P1, P2 nous aidant seulement à mieux la penser.

P1 et P2 ne doivent pas être situées au même niveau. Vivre, c’est devenir de P1 en P1 avec le risque, si nous n’utilisions pas P2, de rester dans une répétition qui empêcherait toute évolution et trahirait donc le sens de P1 elle-même et plus largement la condition humaine.

Offrant une mémoire de la discipline pratiquée, P2 augmente également la lucidité dans l’approche de P1 en favorisant l’anticipation et l’intelligence dans l’action. En proposant des repères, des balises, P2 augmente l’aptitude à prendre en compte ce qui vient du dehors et qui n’est pas encore connu et ainsi, nourrit et relance l’imagination du pratiquant et de l’entraîneur.

P2 est, pour reprendre les mots du philosophe(24), « caressante dans l’accompagnement de la réalité complexe et ouverte, plus que la soumettant et se substituant à elle ». La formalisation P2, même la plus actualisée, n’a pas les moyens d’expliquer l’énigme posée par l’émergence de P1 qui aura ainsi toujours une « longueur d’avance » mais il est clair que le passage par P2 installe un rapport «cultivé» à la situation à vivre. P2 permet de faire des paris plus perspicaces et prudents au moment de vivre P1. Elle offre en somme une probabilité raisonnable de maîtrise sans certitude. Prenons deux exemples d’un bon usage de P2.

Lorsque, le secteur recherche de la Fédération Française de Natation s’attache depuis plusieurs années à compter les « coups de bras » des nageurs de très haut niveau, ceci afin d’en faire un modèle par épreuve, elle fabrique un support théorique qui, pointant des invariances, permet que s’engage une réflexion et que soit stimulée l’imagination en P1. Elle se garde bien de dire qu’il faut nager comme le modèle l’indique.

La plupart des violonistes virtuoses ont statistiquement commencé à pratiquer le violon avant 6 ans (P2). Ceci ne veut pas dire que, si un enfant commence cet instrument avant 6 ans, il deviendra un violoniste virtuose ni d’ailleurs qu’il ne le deviendra jamais s’il décidait de commencer après 6 ans. P2 indique seulement que si un enfant désire faire du violon avant 6 ans, il faut essayer de répondre favorablement à cette demande car des apprentissages très qualitatifs semblent avoir lieu à cet âge.

Aucune existence n’incarne et ne doit incarner P2. P2 met juste en évidence certaines conditions statistiquement nécessaires sans jamais qu’aucune de ces conditions ne soit suffisante. Nous restons et resterons, pour vivre P1, dans l’obligation de penser, de choisir et de décider en exerçant notre responsabilité et notre liberté.

Le mauvais usage de P2 La mise au point de P2 est indispensable à une approche « éclairée » de P1 car, comme nous venons de le voir, P2 est l’un des rares éléments pouvant servir d’appui à la fois à l’action et la réflexion sur l’action. Il peut pourtant en être fait un très mauvais usage auquel, malheureusement, nous n’échappons pas dans notre milieu. Nous en distinguerons deux modalités parmi beaucoup d’autres.

• Faire de P2 une « vérité » servant à la fois d’objectif à atteindre et de base dans l’organisation de l’entraînement.

Un premier « mauvais usage » consiste à oublier que P2 est un montage théorique hypothétique. Nous nous empressons souvent d’en faire une « vérité » de la performance humaine à viser sous cette forme, ce qui nous conduit alors à perdre de vue P1 et sa spécificité.

C’est par son aspect tangible, formalisé (présence de facteurs, mise en relation de ces facteurs …), aspect qui fait défaut à P1, que P2 offre un sentiment de certitude rassurant au moment d’organiser un processus d’entraînement ou d’expliquer tel ou tel résultat.

Bien des spécialistes ont préféré ainsi, par le passé, penser (avant que cela ne soit démenti par le réel et fait bien des dégâts) que Borg jouait le « tennis définitif », que nous devions jouer au rugby comme les néo-zélandais ou que l’on n’y arriverait pas sans Zidane …

Nous payons très cher ce besoin irrépressible de certitude qui nous conduit à fabriquer ainsi des vérités figées en P2 (le tennis, le ski …) qui nous hypnotisent et nous aliènent. En effet, elles imposent une didactique pour les atteindre qui est, nous le savons aujourd’hui, sans rapport avec le processus qui permet l’émergence de P1.

Ce malentendu entre P1 et P2 au seul profit de P2, invite le pratiquant qui s’entraîne, non à inventer P1, mais à essayer de se rapprocher le plus possible de la forme pure et abstraite qu’est devenue la performance théorisée. On pourrait penser que, finalement, cela n’est peut-être pas si grave dans la mesure ou il y a, quoiqu’il arrive, un apprentissage. Mais voilà : les stratégies cognitives pour inventer P1 (pari, confiance, autonomie, responsabilité, différence, adaptation, bricolage, …) sont différentes de celles qui sont nécessaires pour tenter de reproduire P2 (conformité, reproduction, obéissance, passivité…), et apprendre l’une où l’autre de ces stratégies n’est absolument pas équivalent. Viser P1 ou P2 n’offrent pas les mêmes contraintes lors de l’apprentissage et provoquent donc des adaptations différentes. Un apprentissage ayant P2 comme objectif, est presque un « faux apprentissage » dans la mesure ou il sature à l’avance la situation à vivre et évite ainsi au pratiquant de se trouver confronter à la « violence » (en général mesurée) que produit inévitablement la poursuite de l’intention large dans des circonstances inattendues et toujours nouvelles. Cette« violence » est essentielle car c’est elle qui pousse le pratiquant à produire du sens au delà de celui qu’il était déjà capable de produire.

Le pratiquant préparé en P2 ne peut qu’être surpris quand, soudain, apparaît un problème qu’il n’a pas l’habitude de résoudre à l’entraînement alors que celui qui est préparé à rechercher P1, sait que la surprise est nécessaire à son propre art de jouer.

Ce faux apprentissage est peut-être l’une des principales causes d’échec en compétition quand, pourtant, tout portait à croire que le travail fourni avait été sérieux.

Nous ne pouvons guère aller plus loin ici mais on pourra se reporter au livre de Guillaume Leblanc « Les maladies de l’homme normal »(25) pour mesurer dans toutes leurs dimensions, les conséquences de cette vision erronée de la préparation à la performance quand celle-ci se présente comme une norme indépassable.

Il faut malheureusement constater que beaucoup d’athlètes sont victimes de cette vision erronée et spécialement en France pour des raisons qui tiennent à la façon dont l’école et notre culture comprend le rapport théorie/pratique. Qui peut imaginer la fatigue des champions perpétuellement insatisfaits de ne pas produire « la forme idéale » qu’entraîneurs et médias réclament ? Comment peuvent-ils s’aimer pour Agir se croyant définitivement imparfaits ? Comment peuvent-ils faire de leur vie une construction personnelle originale quand d’emblée, leurs sont présentées les « formes pures » qu’ils devront un jour incarnées ?

La trace de ce contresens figure même dans certains rapports du professorat de sport dans lesquelles il est attendu du candidat qu’il serve une conception de la performance se situant manifestement en P2, laissant entendre qu’elle existerait en soi. Il faudra sans doute aussi réfléchir à nouveau sur l’« optimisation de la performance » qui entretient, dans sa formulation même, le principe de cette existence.

• P2 offre un grille de lecture de la réalité. A faire de cette grille, un outil exhaustif, unique et définitif nous réduisons le réel à ce que cet outil permet seul d’en dire et engage à vivre la vie selon son seul mode d’emploi.

Les méfaits d’une idéalisation de P2 sont nombreux. Nous voudrions en proposer un deuxième en nous appuyant sur un exemple. Nous sommes les héritiers d’une conception du vivant dans laquelle l’esprit est séparé du corps, le mental de la machine corporelle. Ceci permet à des « préparateurs mentaux » de revendiquer d’être les spécialistes de cette dimension mentale et de s’imposer aujourd’hui tout à fait légitimement dans le monde du sport. A l’évidence, ces spécialistes, malgré des résultats assez contrastés pour ne pas dire plus, ne sont pas remis en cause tout simplement parce que le modèle de vivant dont ils se réclament et qui paraît évident à tous, fait exister encore la «dimension mentale». Il est probable que ce découpage entre physique et mental n’est que l’expression de notre impuissance aujourd’hui, à entrevoir la motricité de façon différente. Le cas Christine Aron est exemplaire à cet égard car on pourrait presque faire l’hypothèse que sa préparation mentale l’a « exilé » d’elle même. A trop durcir une conception du vivant en P2, on court le risque de ne voir le réel qu’à travers elle et donc de s’aveugler à toutes autres façons de poser le problème. Et ces autres façons existent mais il faut aller les chercher dans les théories de l’auto-organisation, les théories de l’évolution, les neuro-sciences … qui offrent des alternatives à la pensée dualiste considérée actuellement, dans beaucoup de milieux, comme assez simpliste.

Qui fait ce travail de recherche et de réflexion aujourd’hui chez nous et quel crédit est-on prêt à accorder à ces recherches ? Les résultats sportifs futurs en sont pourtant complètement dépendants.

CONCLUSION

Après que le pratiquant ait réalisé tout ce qu’il était en mesure de faire pour l’anticiper, la performance P1 (comme les actes de la vie en général) exige de lui, qu’il prenne les « choses » là où elles sont et comme elles sont. Dans le flux du devenir incessant de sa propre vie et des circonstances qui l’entourent, il s’agit pour Lui « d’accepter » l’événement c’est-à-dire à la fois d’en être détaché (il peut ne pas arriver) tout en le désirant fortement et d’admettre «de bonne foi» qu’il soit ce qu’il sera.

L’être humain n’a à sa disposition, pour comprendre cet événement, que sa pensée qui malheureusement, ne peut intervenir qu’une fois celui-ci produit et qui, dès qu’elle l’envisage, le fige et l’altère ainsi irrémédiablement. Nous ne pourrons faire autrement pour sortir de cette impasse, que de faire coexister par notre réflexion, ces deux moments incommensurables que sont « vivre » et « penser la vie » pour que, de leur «friction», apparaisse une meilleure capacité de vivre l’instant.

Beaucoup de difficultés viennent du fait que nous n’admettons pas cette coexistence et cela parce que, lors de nos formations, on nous a laissé croire implicitement qu’il n’y avait pas d’autres solutions, pour vivre P1, que celles déjà trouvées et que, pour cette raison, il fallait les apprendre.

En créant, dans nos formations d’éducateurs, deux parties (tronc commun et partie spécifique), nous avions presque réussi à imposer cette coexistence nécessaire à la conception d’un acte d’entraînement pertinent, mais, en exigeant la réussite préalable à la première partie pour pouvoir présenter la seconde et en ne pointant pas assez les limites théoriques du tronc commun à rendre compte du réel, nous avons dévoyé cette coexistence et détruit son intérêt. Elle est, certes, difficile à assumer et à mettre en œuvre parce qu’il n’est plus alors question d’avoir des certitudes mais elle est la seule chance que nous ayons de pouvoir accompagner l’émergence d’une performance P1 véritable. En faisant de la théorie, une connaissance « vraie » qui s’applique et non une hypothèse qui éclaire, aide à penser et respecte l’humain, nous trivialisons(26) cet humain et passons évidemment à côté de toute sa subtilité adaptative en action, subtilité qui définit pour nous le « haut niveau ».

En proposant comme alternative à la dualité tronc commun/partie spécifique une formation à des compétences « prêtes à l’emploi », compétences dont la dimension technique séduisante masque leur automatisme et leur rigidité, nous n’avons fait que déplacer notre problème. Nous ne pouvons échapper au fait de devoir, en formation, affronter les deux questions que sont : Pourquoi et comment penser P1 afin d’accompagner le pratiquant dans son devenir original. Il faut en appeler aujourd’hui à la mise au point par le service public, d’une éthique de la performance humaine P1 et de la formation qui peut y conduire avant tout changement d’organisation et modification de programme. Cette éthique devra s’appuyer sur la philosophie, seule à même de mettre en perspective les expériences de vie et les modèles scientifiques qui parlent du vivant. Cette éthique pourrait s’organiser autour de quelques principes. Nous proposons ceux-ci à titre d’exemple.

• Respecter l’énigme posée par l’émergence de P1 lorsque le pratiquant agit, émergence qui est, à chaque fois, une vérité originale et singulière, produite et inventée par lui, et qui le conduit à « aimer ce qu’il ne croira jamais deux fois »(27). Respecter l’énigme ne veut évidemment pas dire qu’il ne faut pas tenter de mettre en œuvre une réflexion maximale pour anticiper sur la solution à lui apporter au moment où on la prépare.

• Respecter l’expression inévitablement propre à chacun des pratiquants(28), expression qui se nourrit de la culture déjà là (normalité) et qui, tout en la prenant en compte, la transforme et ainsi l’enrichit (normativité). Ce respect va jusqu’à comprendre que, quand cette expression évolue sous l’effet de la rencontre (entraînement), elle ne procède toujours, malgré tout, que d’elle-même. P1 est sans rapport direct avec une quelconque moyenne, fut-ce celle de performances de haut niveau. Elle crée de la diversité qui conditionne en retour sa propre évolution.

• Cesser de façon infantile, de désirer «une réponse universelle» aux problèmes que posent le réel. Pour cela, le pratiquant devra assumer en toute responsabilité, de devoir, d’une part, sculpter sa vie en s’appuyant sur une lecture subjective et historique du monde et, d’autre part, admettre que ce monde soit ce qu’il est au moment d’agir.

• Nous maintenir, en tant qu’entraîneurs et/ou formateurs, capables de ré envisager les choses qui nous paraissent pourtant aller de soi, en s’inspirant d’une science qui devrait, pour sa part, rester toujours insatisfaite des paradigmes qui la fondent. Il faut reconnaître que, parfois, nos demandes concernant l’élucidation de P1 sont capricieuses et simplistes. Elles mettent les scientifiques en demeure de nous répondre, les obligeant ainsi à se caricaturer. Ceux-ci savent bien (du moins en principe) que les connaissances qu’ils produisent sont rarement à même de répondre de façon satisfaisante aux questions très globales que posent le terrain. Nous avons un important travail à faire quant à la formalisation de nos attentes.

• Il faudrait également que nous soyons capables, (cela s’apprend en formation), de revisiter nos références et nos habitudes mentales qui ne nous aident plus à penser puisqu’elles nous indiquent, souvent et à l’avance, ce qu’il convient de faire. Penser commence quand on est à même d’interroger de façon critique les outils et les démarches de connaissances que nous utilisons.

On constate que, dans notre milieu, circulent beaucoup de certitudes. Pourquoi les entraîneurs et les formateurs ont-ils cette « rage de conclure », cette envie d’en finir avec P1 en la théorisant définitivement : Est-ce une recherche de confort intellectuel, est-ce l’impossibilité d’assumer une certaine inquiétude … ? Est-ce la façon d’enseigner en école de cadres qui refusent, quelquefois, de laisser aux étudiants, un sentiment de flottement théorique quant aux connaissances proposées ? Quoiqu’il en soit, masquer la relativité de conceptions qui ne sont que des hypothèses théoriques, c’est faire un usage contre-productif de la science, usage qui peut aller jusqu’à hypothéquer la manifestation de P1 elle-même en prétendant à l’avance, en dire le « vrai ».

C’est en somme notre conception de la vérité qu’il faudra interroger, celle qui a installé la soumission au cœur même de notre esprit. « De certaine, elle devient partielle et relative mais à même de nourrir de façon rationnelle les possibles dont les humains peuvent s’emparer pour donner consistance théorique et pratique à leur libération infinie »(29). Cette libération correspond à la production à chaque fois originale de P1 (tant individuelle que collective), production qui comble, un temps seulement, l’absence de « sens à priori » qui caractérise la condition humaine.

(1) Ce texte reprend des éléments que j’ai exposés au colloque de Natation (FFN 2005). Il s’appuie sur des considérations scientifiques et philosophiques qu’il n’est pas possible d’évoquer ici.

(2) Les sigles P1 et P2 seront utilisés dans le texte pour signifier la performance humaine P1 et la performance humaine P2.

(3) Le mot compétition est très dévoyée aujourd’hui. Nous en retiendrons la dimension étymologique qui est celle de « chercher ensemble en se confrontant ».

(4) Nous verrons que nous ne sommes condamnés à n’être au mieux que les experts de l’acceptation de la performance appelée dans ce texte P2.

(5) Lire à ce propos : Lucien Sève. Emergence complexité et dialectique. Ed Odile Jacob. Mai 2005.

(6) Nous utilisons le terme « pratiquant » de façon générique. Il veut aussi dire « des pratiquants ».

(7) La performance apparaît alors comme l’actualisation d’une nouvelle vérité qui ne préexistait pas. Elle est construite par le pratiquant dans l’infini de la situation.

(8) Une formule de Tony Estanguet peut être retenue : « Depuis que j’ai repris l’entraînement, je ne suis plus un champion olympique ».

(9) Il faut comprendre que c’est une idée d’un « tout préalable » qui rend le sujet en partie inapte à s’inscrire dans l’originalité de la situation qu’il souhaite résoudre.

(10) Ladji Doucouré disait récemment lors d’un interview : « Je me surprends à chaque fois, c’est pourquoi j’en envie de continuer ».

(11) Expression de Miguel Benasayag.

(12) Le pratiquant doit être extrêmement curieux de ce que peuvent inventer les autres qui pratiquent la même discipline que lui. Cette qualité pourrait presque constituer un critère d’évaluation de la « marche vers le haut niveau ».

(13) Voir en annexe un exemple de construction théorique.

(14) Ces modèles qui aident à élaborer P2 sont eux-mêmes des constructions théoriques que nous pourrions nommer P2A, P2B, P2C, P2D…

(15) Œuvres dont les performances sportives font partie.

(16) Il est préjudiciable, en formation, de présenter des éléments de connaissances sans avoir, au préalable, préciser les caractéristiques générales de toute théorie.

(17) Cette caractéristique est essentielle et devrait être connue de tous, scientifiques, entraîneurs, homme de la rue…

(18) ATLAN Henri. Tout, non, peut être. Ed du Seuil. Paris, janvier 91.

(19) Ce qui nous le savons, est impossible.

(20) C’est en cela que Cornelius Castoriadis qualifie la réalité de « magmatique ».

(21) Expression d’Erwin Schrodinger.

(22) La mise au point de P2 exige une curiosité constante et une large part de calcul.

(23) La biologie a pourtant fait sa révolution comme l’ont faite d’autres sciences (Physique, Génétique…).

(24) BADIOU Alain. Circonstances 2.

(25) LE BLANC Guillaume. Les maladies de l’homme normal. Ed du Passant. 2004.

(26) Une machine triviale est une machine dont on connaît à l’avance la réponse quand on connaît les informations qu’on lui fournit pour fonctionner.

(27) BADIOU Alain. L’éthique. Ed Nous. Caen 2003.

(28) Il est en effet seul au monde à être comme il est.

(29) JOUARY Jean-Paul. Enseigner la vérité , Ed Stock. Paris 96.